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21.04.2009 - Articolo
Un changement de perception a eu lieu

La Déclaration de Berne (DB) a fêté ses quarante ans. Sa première apparition remonte au 10 janvier 1969, date à laquelle a été remis au Conseiller fédéral Willy Spühler un manifeste muni de plus de mille signatures. Son histoire, qui fait l'objet du livre « Entwicklung heisst Befreiung », est aussi celle du renouveau de la politique de développement en Suisse. Le 2 avril dernier, les trois auteurs, Anne-Marie Holenstein, Regula Renschler et Rudolf Strahm, étaient les invités de la plateforme DDC « Traverse ». Ils reviennent sur le bilan de leur action. Interview : Thomas Jenatsch

Il y a 40 ans, la Déclaration de Berne (DB) demandait que 3% du revenu national soient attribués à la coopération au développement. Aujourd’hui, la DB soutient la pétition lancée par les œuvres d’entraide, qui réclame 0,7%. Etes-vous devenus plus réalistes?

Anne-Marie Holenstein: Permettez-moi d'intervenir: la revendication des instigateurs de la DB ne portait pas en premier lieu sur une augmentation de l'aide au développement. Ceux-ci voulaient avant tout que l’aide au développement modifie les structures intellectuelles, économiques et sociales qui freinent le développement. Et ils ont fait une promesse: tant que la Suisse n’aurait pas réduit ses dépenses militaires et limité strictement ses exportations d’armes, par exemple, nous dépenserions, pour rester crédible, trois pour cent de notre revenu en faveur de l’aide au développement et de la politique de développement.

Regula Renschler: La DB d’aujourd’hui poursuit la ligne que nous avions définie au début des années 70. Jusqu’ici, sa politique visait deux objectifs majeurs, étroitement liés: le changement structurel au sein de notre société et la sensibilisation. Cela car, d’une part, aucun progrès n’aurait lieu dans les pays pauvres du Sud tant que nos structures ne changeraient pas. Et d’autre part, pour que ce progrès soit durable, il devrait s’accompagner d’un changement de mentalité.

Rudolf Strahm: La politique suisse était empreinte de l’isolationnisme de la seconde guerre mondiale, notre objectif lui posait dès lors un réel défi. Nous étions neutres et, en réalité, isolés. A titre rétrospectif, l'étroitesse d'esprit qui caractérisait la politique extérieure suisse d'après-guerre est difficilement compréhensible. Un profond changement s’imposait pour y venir à bout.

Est-ce que cette étroitesse d’esprit appartient désormais au passé?

Rudolf Strahm: Oui. Si, dans l’ensemble, il reste de nombreux points que nous n’avons pas réussi à imposer, nous avons, à mon avis, vécu un changement de paradigme en matière de politique économique et de politique extérieure.

Anne-Marie Holenstein: En somme, il est difficile de différencier les résultats obtenus par la DB en tant que mouvement politique des résultats liés à un changement plus global. La mondialisation qui a débuté après la guerre froide a contraint la Suisse à adopter une autre forme de politique extérieure.

Rudolf Strahm: Le secret bancaire en est l'illustration la plus récente. Il y a longtemps que la DB s’est penchée sur ce sujet. Or il était resté au fond du tiroir pendant une trentaine d’années, alors que soudain, en quelques mois, on en parle davantage que ce n’était le cas au cours de ces 30 dernières années. Mais pas grâce à nous – l’histoire nous a rattrapés.

Regula Renschler: La mondialisation et les nouveaux médias sont, à mon sens, sources de grand progrès. Aujourd’hui, il est possible d’organiser et de réaliser des actions communes au-delà des frontières continentales. Il existe par ailleurs une élite engagée en politique de développement, bien plus importante qu’elle ne l’était à l’époque. Les nouveaux médias lui donnent aussi les outils lui permettant de mener ses actions à bien.

D'un autre côté, en revanche, cette élite se différencie progressivement des populations vraiment pauvres. Si autrefois un fossé séparait le Nord du Sud, il sépare aujourd'hui davantage le haut du bas. Et il ne cesse de s’élargir.

Quel est le succès majeur dont peut se prévaloir la DB?

Anne-Marie Holenstein: Depuis 1974, la DB fait figure de pionnière dans l’analyse de la famine. J’aimerais illustrer mes propos avec le cas de l'alimentation et de la consommation. A la fin des années 70, nous avons épinglé la politique en matière de prix et d’importation pratiquée par les grands distributeurs pour les produits en provenance du tiers-monde. Nous avons lancé une action symbolique concernant les ananas des Philippines pour illustrer le parcours de ce fruit jusqu’à sa mise en boîte. Nous avons traité de la dictature du régime Marcos, de sa politique répressive contre les mouvements paysans, de la politique des grands groupes alimentaires tels que Del Monte et, enfin, de notre rôle en tant que consommateurs.

Vous étiez donc les pionniers du commerce équitable?

Anne-Marie Holenstein: Oui. En tant que précurseurs, nous avions créé de larges alliances avec, notamment, des œuvres d'entraide suisses, qui de leur côté ont ensuite créé le label «Max Havelaar» dans les années 90.

Regula Renschler: La DB a soulevé certains problèmes, qui ont ensuite été repris et poursuivis par d’autres, avant d’acquérir leur propre dynamique. Notre engagement contre le racisme et l'ethnocentrisme a été couronné de succès. Nous avons abordé ce thème à différents niveaux: publications, écoles, formations pour enseignants, médias et publicité. Je suis convaincue que notre action a engendré un changement de perception. L’un de nos plus grands succès est aussi d’avoir réussi, avec très peu de moyens et un effectif réduit, à traiter en profondeur de nombreux thèmes que personne d’autre avant nous n’avait abordés et qui, aujourd’hui, figurent à l’agenda de l’ONU. Je citerai par exemple la traite des femmes ou le tourisme dans les pays du tiers-monde.

Anne-Marie Holenstein: La DB a joué un rôle important dans la définition de l'agenda. Elle a été la première à inscrire un thème à l'agenda de la politique tant intérieure qu’extérieure, et d'autres se sont ensuite joints à elle.

Rudolf Strahm: J’aimerais souligner ici la diversité des thèmes auxquels nous avons apporté notre contribution: comptent parmi les sujets déjà traités à l’époque l’ouverture des dits «magasins du monde», l'élaboration de la loi sur la coopération au développement, qui sert aujourd’hui encore de base légale, ainsi que la question de la fuite des capitaux et l’argent des potentats. Si ce dernier point a d’abord été un échec, il a fini par nous rattraper aujourd’hui. Notre mouvement a remis en question l’image que la Suisse avait d’elle-même, celle d’une population de seigneurs, supérieure au reste du monde. Sans notre mouvement, il n’y aurait pas de coopération au développement telle qu’elle existe à ce jour.

Anne-Marie Holenstein: Il est essentiel de souligner le terme «mouvement»: si chacun de nous trois faisait cavalier seul, nous appartenions néanmoins à ce mouvement capital de la société civile suisse des années 70 à l’origine de profonds bouleversements.

Rudolf Strahm: Après presque cinquante ans d’observation active de la politique suisse, j'en conclus que notre pays a été propulsé en avant par la société civile. Les impulsions en termes d’ouverture politique, de politique du tiers-monde, de politique de l’environnement et de politique en matière d’égalité ne sont venues ni des grandes organisations, ni des structures gouvernementales: elles sont imputables à l’action des ONG et de la société civile.

Jusque dans les années 90, la coopération au développement a pu compter sur le soutien aussi bien de l’élite de gauche que de l’élite bourgeoise. Aujourd’hui, elle est toujours davantage remise en question. Où se situe le problème?

Rudolf Strahm: Le développement dans les pays du Sud n’a pas suivi la ligne idéale que l'on s'était imaginée.

Regula Renschler: Dans les années 60 et 70, notre société entretenait une relation qu’on peut qualifier de romantique avec le tiers-monde. Nous attendions du tiers-monde un renouveau de la planète.

Anne-Marie Holenstein: …et de l’homme.

Regula Renschler: Exactement. A mon avis, l’antiracisme de l’époque, selon lequel tout Noir est forcément bon, a eu pour effet que la corruption, déjà de mise dans les années 60 et à laquelle les pays industrialisés ne sont pas étrangers, n’a pas été assez stigmatisée par les milieux indépendants - DB comprise. Cette situation a été tolérée jusque dans les années 90, et nous donne du fil à retordre aujourd'hui encore.

Anne-Marie Holenstein: Est-ce que tu sous-entends que ces égards étaient déplacés?

Regula Renschler: Oui. Les agissements de Mobutu étaient connus de longue date. Mais personne ne les a dénoncés et personne n’est intervenu – parce qu’il était africain et qu’on respectait sa différence.

Rudolf Strahm: La loi sur la coopération au développement vise à aider les populations les plus pauvres. Pendant longtemps, cet aspect n’a pas suffisamment été pris en considération. Aujourd’hui, il redevient d’actualité. On se demande si l’aide profite réellement aux pauvres ou si elle alimente aussi la corruption et la promotion d'une élite. Cela explique pourquoi la coopération au développement traverse une forme de crise de légitimité.

Comment la coopération au développement devrait-elle être organisée pour regagner sa crédibilité?

Regula Renschler: Je crains que l’aide au développement ne soit tellement technicisée que seuls peu d’acteurs du développement jouissent encore d’une expérience de terrain directe. Cela menace l’existence d’une véritable compréhension entre les populations les plus pauvres et nous. J’ai la sensation que les Africains veulent dans leurs pays un modèle de société différent du nôtre – ils rejettent nos modèles avec véhémence. Nous avons manqué l'occasion d'entrer dans un réel dialogue avec eux.

Par ailleurs, je crois que la communication de la Suisse relative à ses activités en matière de droits humains et de démocratisation est insuffisante. Chez nous, la démocratisation a une importance majeure. Pourquoi ne parvient-on pas à changer l'image qui prévaut en Suisse: «aide au développement = construction de puits»? Tant les œuvres d’entraide que la coopération au développement officielle ont trop peu fait pour éradiquer ce cliché.

Rudolf Strahm: La DDC doit davantage s'engager dans le domaine de la formation professionnelle. Le système suisse de la formation professionnelle pourrait alors servir de modèle d’exportation. Un investissement dans la formation professionnelle crée un maximum de valeur. J’aimerais vous rappeler qu'en Suisse allemande, 70% des jeunes démarrent leur carrière professionnelle par un apprentissage. Cela contribue à notre force économique.

Le livre «Entwicklung heisst Befreiung – Erinnerungen an die Pionierzeit der Erklärung von Bern» est paru en 2008 aux éditions Chronos.